Faut-il jeter la tablette avec l’eau du bain ?

« Elle va marcher beaucoup moins bien, forcément ! »

Des voix s’élèvent pour mettre en garde les parents à propos des effets néfastes des nouvelles technologies sur l’enfant, notamment les tablettes et smartphones qui prennent une place importante chez les plus jeunes. Cette étude, par exemple (article réservé aux abonnés, résumé ici) proclame qu’il faut « éloigner les tablettes des enfants », mettant en avant une série de nuisances induites par la tablette, à commencer par des « troubles de l’attention ». Et même si cette tribune précise que ces troubles concernent les enfants dont l’écran est « le principal outil de stimulation », la réputation de la tablette en est écornée. Car la nuance a souvent peu de place dans le débat public et le titre à lui seul, repris sur les réseaux sociaux, fait des dégâts.

Récemment, Céline Alvarez était l’invitée de Patrick Cohen sur France Inter. Lorsque la question des écrans fut abordée par le journaliste, d’une manière qui laissait peu de place à la nuance, ce fut logiquement pour opposer ce phénomène aux méthodes éducatives qu’elle préconise (méthodes par ailleurs très séduisantes), induisant l’idée qu’il y a incompatibilité. Dans le peu de temps disponible pour aborder le problème, elle a renchéri et qualifié ce phénomène de « problème de santé publique majeur », qui « détraque le système attentionnel de nos enfants », sans pouvoir vraiment développer son propos, format de l’émission oblige. C’est à partir de 8’45 sur la vidéo.

 


 

On peut aussi noter l’existence de ce billet qui tourne régulièrement sur les réseaux sociaux : on y voit des enfants heureux, en bonne santé, élevés en plein air, nourris au grain, « sans écran ni tablette ». Ils respirent la joie de vivre, contrairement à nos petits à nous, tout rabougris et qui n’ont jamais l’occasion de jouer avec un tuyau d’arrosage puisqu’ils sont collés aux écrans 24h/24.

Mais de quoi parle-t-on exactement quand on dit « l’écran », ou « la tablette » ?… De l’objet lui-même ? De ce qu’il représente dans notre société en mutation ? Ou encore de ce qu’il révèle de notre mode de vie, de notre conception de l’éducation ?

Attention, attention !

Le principal grief retenu, ce sont les troubles de l’attention que provoquent ces appareils, chez l’enfant et l’adulte. Sur ce point il est intéressant de lire cet article (en anglais) de Frank Furedi, professeur de sociologie au Royaume Uni. Selon lui, les troubles de l’attention liés aux nouvelles technologies ne sont rien de moins qu’un « mythe », et il tend à le démontrer en soulignant que cet écueil du déficit de l’attention est un vieux refrain qui ressort à chaque mutation de notre rapport à la connaissance et aux informations.

Ainsi, il n’hésite pas à remonter jusqu’à… Socrate, lequel considérait l’écriture comme un danger pesant sur notre faculté de mémorisation. Bien plus tard, des inventions comme la machine à imprimer, entraînant un foisonnement de publications variées, ou encore l’apparition du roman, furent autant d’occasions au fil des siècles de dépoussiérer ce vieux spectre selon lequel notre capacité d’attention serait sur le point de succomber à des hordes d’informations parasites.

Aujourd’hui, ce sont logiquement les nouvelles technologies qui sont pointées du doigt, elles qui charrient des quantités vertigineuses de données en permanence, partout, à toute vitesse. Elles symbolisent à la perfection notre façon de « consommer l’information », que l’on pourrait qualifier de frénétique. Pour autant, cette frénésie n’a-t-elle pas des causes plus vastes, plus anciennes, n’est-elle pas la conséquence logique du chemin qu’a pris notre société condamnée à la croissance, au mouvement, où l’inertie est une tare ? Il est intéressant de chercher d’autres manifestations de cette frénésie dans notre mode de vie, en voici en vrac :

  • les chaînes d’infos en continu, qui témoignent d’un désir d’immédiateté insatiable
  • la publicité, omniprésente, qui s’empare du moindre temps de cerveau disponible
  • les villes plus denses, donc plus actives, plus bruyantes, plus lumineuses
  • la nécessité d’être plus productif au travail, gérer toujours plus de tâches à la fois, en toujours moins de temps
  • l’école, elle aussi, avec ses matières devenues plus nombreuses au fil des décennies, oblige l’élève d’aujourd’hui à passer sans transition d’un domaine à l’autre plusieurs fois par jour
  • les parents, enfin, alimentent cette frénésie à la maison : c’est l’heure des devoirs, l’heure du bain, l’heure de la danse, dépêche-toi, on va être en retard…

Tout ça me semble être tout à fait révélateur du modèle qu’a adopté notre société moderne. Même s’il faut bien reconnaître que les nouvelles technologies sont sans doute le symptôme le plus flagrant de cette tendance tant elles l’incarnent, voire l’exacerbent.

Quand le sage montre la Lune, Laurence regarde l’iPhone

Si je parle de « symptôme » c’est parce qu’il me semble, et c’est ce qui ressort de la mise en perspective de Frank Furedi, qu’on n’a de cesse à chaque révolution sociale de s’attaquer aux manifestations visibles de cette révolution plutôt que d’affronter l’idée que la société évolue. Et accuser les symptômes est un vieux réflexe rassurant face à la crainte que suscitent de si profonds changements.

Je ne dis pas que s’en prendre aux tablettes est réactionnaire et qu’il faut adopter toutes ces technologies par principe ; foncer aveuglément vers la nouveauté me semble aussi malvenu que de la rejeter en bloc juste parce que c’est le progrès. Dans les deux cas on prend le sujet par le mauvais bout. Je pense qu’il faut se poser la bonne question : lorsqu’on parle de déficit de l’attention, de problèmes de sociabilité, etc., de quoi a-t-on peur, exactement ? Des nouvelles technologies ou de ce qu’elles traduisent de notre époque ? Si la crainte est de s’éloigner d’autrui, de nous-mêmes, d’une forme de méditation, de réflexion, quelle en serait la cause ? Le dernier iPhone, ou ce qu’il révèle de notre rapport au monde ?

Considérer « les écrans » comme une menace sur la personnalité, c’est comme rendre les jeux vidéos responsables de la violence, ou voir en Pokémon Go un facteur de renfermement sur soi. C’est une analyse faussée, car elle extrait le phénomène de son contexte social.

Ne jetez pas la tablette avec l’eau du bain

Quand les spécialistes nous exhortent à « éloigner nos enfants de la tablette », ou pointent « les dangers des écrans », ça fait peur ! On s’attend presque à ce que l’iPad se lève la nuit pour dévorer le petit dernier dans son lit. Bon, évidemment, quand on parle des « écrans » c’est par métonymie, ce n’est pas de l’objet dont on doit se méfier mais de son rôle et l’usage que l’on en fait. Et… oh ! Mais ça alors, justement, c’est exactement ce que j’essaye de dire !

Concrètement, la « tablette » c’est juste un bête objet. Un tuyau, dans lequel on fait passer ce qu’on choisit. Un outil. Et comme tous les outils, sa puissance potentielle comporte une part de risque, que l’on doit connaître et dompter. Un peu comme une voiture : ça permet d’aller vite, mais c’est aussi dangereux… c’est bien pour ça qu’on ne laisse pas les enfants conduire les voitures.

Et c’est là tout l’enjeu : que déplorent les spécialistes, finalement, lorsqu’ils pointent les dangers des écrans ? Lorsqu’ils agitent le fameux spectre des troubles de l’attention, les possibles effets néfastes sur le développement psychique, l’absence de repères spatio-temporels, les lacunes en terme de sociabilité, les problèmes musculo-squelettiques ? Ils s’alarment du fait que l’enfant serait face à un outil inadapté, sans les clés pour le comprendre, sans distance pour le maîtriser. Un constat qui ne nous laisserait que deux choix extrêmes : faire grandir nos enfants dans une caverne numérique qui va fausser leur rapport au monde, ou bien jeter tous leurs écrans aux ordures pour les en préserver.

Éduquons !

Heureusement, tout comme il est possible, pour les adultes, d’asseoir les enfants à l’arrière de la voiture pour les conduire vers un lieu choisi, à une vitesse adaptée, au rythme voulu, puis plus tard les initier à la conduite, rien n’empêche de les guider selon les mêmes principes vers l’appropriation des outils numériques tant qu’ils n’ont pas la maturité requise pour les maîtriser. À mon sens, il est primordial que le très jeune enfant soit accompagné dans son exploration numérique par un adulte qui maîtrise lui-même les « codes » de ce monde, et je ne parle pas de programmation mais d’une sorte de « code de la route » (analogie, quand tu nous tiens). Cela ne signifie par forcément que l’adulte doit être en permanence derrière l’enfant, mais qu’il doit au moins superviser l’expérience. Dès lors, pourquoi les écrans devraient être totalement exclus du développement du petit enfant tant qu’ils tiennent une place mesurée, contrôlée, et qu’ils côtoient d’autres activités : dessiner, courir, jouer au ballon, parler, écouter une histoire… ? Ne faudrait-il pas au contraire les éduquer le plus tôt possible au numérique, avec parcimonie, afin de développer leur sens critique, aider leur cerveau à s’accommoder de ces mondes nouveaux et leur donner une place, ni démesurée ni reniée, dans leur environnement concret ?

Le problème se situerait-il dans le fait que ces mondes virtuels sont hors de tout repère spatio-temporel concret, qu’ils coupent l’enfant de son environnement ? Mais tant que l’adulte veille à ce que l’enfant ne s’égare pas dans ce monde virtuel, tant qu’il est présent pour mettre la distance nécessaire, où est le danger ?

Le problème vient-il des contenus, inappropriés aux enfants en bas âge ? Objection ! Il existe des applications très douces, lentes, adaptées aux tout petits (mince, tout ça pour en arriver à faire sa promo, qu’il est fort ce Benjamin). Et d’autres jeux éducatifs très intelligents pour les plus grands. Il n’est pas plus difficile de les trouver que de dénicher des livres appropriés à la bibliothèque, grâce aux sites qui les recensent, ici ou . Et comme l’enfant avait appris à plonger dans les pages de ses livres, il apprendra à plonger derrière l’écran pour y découvrir de fabuleux univers, tout aussi propices à son développement psychique, et à en ressortir pour reprendre pied dans une réalité dont ces écrans font partie intégrante.

Voir les choses en face, affronter les mutations de notre société, remettre ces phénomènes dans leur contexte, en comprendre les causes et les conséquences, c’est analyser la question sous toutes ses facettes et donc faire un pas de géant vers l’appropriation raisonnée des nouvelles technologies. Une réflexion qui demande plus d’efforts que « les tablettes c’est super » ou « les écrans c’est dangereux ». Mais on n’apprend pas à conduire en un jour ;-)

2 réponses à “Faut-il jeter la tablette avec l’eau du bain ?”

  1. Max Drey

    Merci Benjamin, un article plein de bon sens (et ce n’est pas une insulte), tout comme les analyses de Céline Alvarez. Je crois que son expérience est précieuse pour faire évoluer nos méthodes d’éducation.

    Pour la tablette, je crois aussi que c’est un faux débat : le jeux vidéo rend-il violent ? Non, mais certains jeux, utilisés abusivement oui. La tablette est un outil formidable, reste à savoir ce que l’on veut en faire.

    Mon fils de 3 ans fait de la musique, dessine, apprend à compter quelques heures par mois sur tablette, et tout va bien, il est toujours fan de livres et passe sa vie à danser.

    Par contre, il est évident qu’il faut s’alarmer car beaucoup de parents maitrisent mal cet outil qui peut faire des dégâts considérable : l’exposition prolongée alliée à un manque de motivation pour d’autres activités entraine une réorganisation du cerveau, ce n’est pas de la science fiction, notre cerveau s’adapte c’est tout.

    Je me permets une dernière remarque dans ce (long) commentaire. Les développeurs (créateurs) ont un rôle à jouer en tant qu’expert, et portent certaines responsabilités quand il créent des mécanismes d’addiction, donc à eux aussi d’être responsables et raisonnables.

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    • Benjamin Gibeaux

      Merci pour ce premier commentaire ! Oui, c’est un « faux débat », d’ailleurs quand on regarde en détail les préconisations des spécialistes je ne crois pas qu’ils cherchent à exterminer tous les écrans dans l’entourage des enfants. Je suis sûr que Céline Alvarez n’est pas contre les tablettes, mais qu’elle a réagi, dans le peu de temps qu’elle avait, à la constatation alarmante que ces écrans prennent de plus en plus de place dans l’environnement des petits.

      Je suis assez d’accord sur la responsabilité des éditeurs, mais je pense que les jeux addictifs ciblent plutôt les (très) grands enfants, et c’est effectivement aux parents d’apprendre à s’y retrouver dans cette jungle des apps pour choisir des jeux appropriés à l’âge de leur progéniture. Mais il est vrai que certains jeux soi-disant destinés aux tout petits sont parfois inappropriés à leurs mécanismes d’éveil, d’où l’intérêt des blogs spécialisés.

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